Quand on entend les termes « pédagogie/éducation par la nature », « école-forêt » ou encore « classe dehors », surgissent des images de végétaux et de forêts bien davantage que celles d’animaux mis à mort en abattoirs. Et pourtant. Dans les accompagnements que je mène au sein de la formation L’Ecole du Dehors, très souvent l’on en vient à parler de fermes pédagogiques, du statut des animaux, des représentations que les enfants en ont, de végétarianisme et autres alimentations végétales.

Alors j’ai envie d’explorer avec vous le lien que j’entrevois entre nos initiatives de classes ou d’accueils en nature et la grande, l’épineuse, la très politique « question animale ».

Et autant vous dire qu’en tant que membre du Conseil scientifique de L214 Education, responsable du Refuge Sologna et coordinatrice de la formation Enseigner le respect des animaux, c’est un sujet qui me tient à cœur !

Le « Dehors » provoque des questions sur la cause animale

En 2021, j’ai été invitée à donner une conférence au Congrès des Écologistes au sujet de la Classe Dehors et de ses impacts sociétaux. Je me suis trouvée aux côtés d’Hélène Paumier, adjointe à l’éducation et aux écoles publiques de la ville de Poitiers, de Cédric Villani, alors député de l’Essonne portant un projet de loi sur le bien-être animal et de Marie-Laure Laprade, présidente de l’association Education Ethique Animale. A cette occasion, j’ai posé que l’immersion sensorielle et cognitive dans un milieu habité de végétaux et d’animaux, telle qu’elle tend à être effectuée dans le cadre de la Pédagogie par la nature ou des initiatives Classe Dehors, amène souvent la question du respect des animaux. Même si ce n’est pas l’objet premier de ces dispositifs, même s’ils restent premièrement anthropocentrés puisqu’ils sont à destination des enfants humains, l’éducation par la nature fait émerger chez les enfants des préoccupations liées au respect des animaux :

Exemple de questions et de remarques enfantines entendues au sein d’écoles-forêt ou de classe dehors :

  • Mais est-ce qu’il y a des lions et des loups dans cette forêt ? Parce que j’ai très peur !
  • Oh, le petit oiseau est mort… Comme ma mamie !
  • Les renards, il faut les tuer, ils ont mangé notre poule,
  • C’est trop bête les moutons
  • Mais s’il y a des grillages, ils pourront pas s’échapper [les sangliers] donc les chasseurs vont les tuer
  • Moi ça me fait de la peine de manger les animaux parce que j’en ai vu dans la forêt et je ne veux pas qu’ils meurent,
  • Est-ce que ça lui fait mal à la fourmi parce que [un camarade] il a marché dessus
  • Pourquoi on mange pas les sangliers mais on mange les cochons comme du jambon ?
  • Non mais on peut écraser un moustique parce qu’il nous pique mais pas une coccinelle parce qu’elle nous a rien fait !

Même si certaines de ces occurrences auraient pu émerger en contextes « fermés », le contexte « école-forêt » vient multiplier les occasions de rencontres du monde animal.

=> D’ailleurs, je me souviens même d’une situation de classe dehors en plein Paris (on était alors beaucoup plus proches d’une pédagogie de type « balade mathématiques » à la Freinet qu’en pédagogie par la nature à proprement parler), où les enfants s’étaient rendus compte d’eux-mêmes que toute la rue était composée de marchands de viande (boucherie, poissonnerie), de produits animaliers (fromagerie) et issus de leur peau (marchand de chaussure). « Mais, en fait, on tue quand même beaucoup d’animaux pour manger et plein de choses !  » avait dit Salia (8 ans). Comme quoi, la rencontre avec les animaux qui nous entourent, qu’ils soient vivants ou morts, peut s’effectuer dès lors que l’on porte un regard observateur sur le monde qui nous entoure.

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Mais, pour en revenir au contexte qui nous occupe plus particulièrement, celui de l’environnement plus « naturel » (prés, bois, forêt, parcs, bord de mer, etc.), la rencontre avec les animaux vient davantage s’ancrer – physiquement, sensoriellement, affectivement – qu’à travers un livre d’images parcouru entre 4 murs. Même si, finalement, les enfants ne voient que rarement les animaux qui habitent les lieux, ils se trouvent immergés dans leur zone d’habitat et/ou de circulation, ils peuvent trouver leurs traces, apercevoir un mouvement derrière des fougères et imaginer leurs formes, entendre parfois leurs cris ou leurs chants.

Si l’on est occupé à toute autre chose et qu’un animal fait irruption sur le sentier, traverse la prairie ou fend les airs, son apparition fait force de loi : on abandonne ce que l’on est en train de faire et les enfants s’interrogent : d’où vient-il ? Où va-t-il ? Pourquoi fuit-il ? Est-ce qu’on lui fait peur ? Pourquoi ? Est-il poursuivi ? Si l’accompagnateur.ice saisit l’occasion pour les emmener dans le monde de cet animal, les enfants poursuivront sans doute sur d’autres questionnements, de type : Où habite-t-il ? Que mange-t-il ? Comment s’appellent ses bébés ? Est-ce qu’on peut en avoir un chez soi à la maison ? Est-ce qu’on peut le manger ?

Avec les enfants plus âgés (plutôt à partir du cycle 3) les grandes questions des rapports anthropozoologiques peuvent émerger : la domestication, la prédation, l’alimentation, la sentience, l’anthropocentrisme vs l’écocentrisme, etc. Et l’on a vite fait de se retrouver à mener un débat-philo, les deux pieds dans la boue, cette même boue que foulent les animaux dont on parle et qui, de ce fait, prennent une signification bien plus « corporelle » que si l’on visionnait un power-point en classe.

2 enjeux pour 1 même cœur : la notion d’empathie

« On n’a pas deux cœurs, un pour les animaux et un pour les humains. On a un cœur ou on n’en a pas » (Alphonse Lamartine)

De fait, à la base des dispositifs éducatifs dans et par la « nature », se trouve bien souvent un objectif dit de « sensibilisation écologique » ou de « connexion à la nature », c’est-à-dire de rendre signifiant aux yeux des enfants des réalités du monde telles que l’extinction des ressources, la nécessité de prendre soin du vivant, l’existence d’autres vies que celle des humains, etc. Derrière ces buts pédagogiques et citoyens, se trouve une notion phare en psychologie et en éducation : celle d’empathie.

Ce terme définit, selon le Larousse, la « faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent ». Pourquoi est-elle au cœur des dispositifs de sensibilisation/connexion à « la nature » ? Et bien parce qu’on ne peut se trouver concerné que par ce que l’on connaît, ce que l’on comprend et ce que l’on aime. L’empathie rend « importantes » les affaires concernant autrui. C’est via l’empathie ressenti pour un.e autre que ce qui lui arrive nous tient à cœur. Il se trouve que l’empathie développée chez les enfants par l’immersion sensorielle en milieu dit « naturel » et par l’accompagnement psycho-pédagogique fourni par les adultes accompagnateurs est de même substance que celle qui est « activée » par la souffrance animale.

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Pour reprendre les termes de Marie-Laure Laprade, dans le cours « Empathie » qu’elle donne dans la formation Enseigner le respect des animaux :

« Le terme d' »empathie » est relié à une connotation avant tout éthique : développer la capacité intellectuelle à se mettre dans la mesure du possible à la place de l’autre, dans une optique bienveillante (se soucier des « intérêts » de l’autre, humain ou animal sentient) et permettre de développer une éthique de justice et de responsabilité s’étendant à tous les êtres sensibles ».

On peut ainsi poser l’hypothèse qu’un enfant ayant été éduqué dans le « respect du vivant » au sens large du terme, et, pour donner un exemple concret bien connu des pédagogues par la nature, à ne pas écraser une fourmi ou une fougère pour le plaisir, se trouvera concerné par le fait qu’aujourd’hui, rien qu’en France, 3,2 millions d’animaux sont tués. Soit 4 500 par minute (avant que vous n’ayez fini de lire cet article).

Ce qui se dessine, en trame de fond, c’est le grand continuum de l’empathie, malheureusement associé à son envers, celui de la domination et de la violence : de la fourmi à l’éléphant, de son chien à son enfant, de son voisin à l’étranger, il n’y a qu’un pas … Ce n’est bien entendu pas moi qui le dit. Il existe un très vaste domaine d’études, nommé @Le lien entre les violences, qui montre que, dans 50% des cas, les violences faites à l’animal domestique d’un foyer préfigurent de violences faites aux membres de la famille, une propension bien résumée par l’adage « Qui bat son chien, bat les siens ». C’est ce qu’on nomme « le cycle interconnecté de la violence », auquel le FBI américain porte une grande attention !

Je reviendrai sur ce très intéressant champ d’études plus tard, je voulais simplement le mentionner pour souligner le fait que toute sensibilisation au respect du vivant qui est menée au sein de nos initiatives d’éducation par la nature possède un impact souvent plus important que ce que l’on peut imaginer au premier abord.

Aussi, qu’on ait à cœur d’encourager le développement de l’empathie chez les enfants grâce aux sorties régulières en nature ou par un cours sur la cause animale, on peut affirmer qu’il y a deux moyens, avec chacun des enjeux distincts, mais bien qu’un seul cœur !

Pour aller plus loin :

J’aimerais aller plus loin en proposant des outils concrets pour lier les deux causes qui me tiennent à cœur : l’éducation par la nature et la question animale. Je partagerai prochainement avec vous comment sensibiliser les enfants au respect des animaux durant les séances en nature. Mais avant cela, j’aimerais beaucoup savoir comment vous voyez les choses : comment, grâce à vos séances forest schools ou classe dehors, vous abordez l’empathie pour le vivant ? Comment abordez-vous la question des animaux, de l’alimentation, etc. avec les enfants que vous accompagnez ? Répondez à ces passionnantes questions en commentaire sous cet article !

Longue vie à nos écoles forêt et à la sensibilisation aux vivants !

Tant qu’il y a du souffle, il y a de l’espoir !

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