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L’un des enjeux principaux d’un projet « Forest School » ou d’une initiative « Classe dehors » est celui du LIEU : sous l’école dehors, la terre est là. Et avec elle, des enjeux qui nous dépassent mais qui nous impactent.

La terre, la base de l’école dehors

Toutes les personnes que j’accompagne au sein de la formation Ecole du Dehors rencontrent, à un moment donné ou à un autre, des difficultés liées au terrain sur lequel elles souhaitent emmener régulièrement les enfants.
Ce sont ce que j’appelle « les tracas de territoire » :

  • La commune refuse de mettre un lieu public à disposition régulière de votre classe dehors ?
  • L’ONF ne vous donne pas l’autorisation d’animer une séance dans une forêt publique ?
  • Les riverains se plaignent du bruit causé par votre groupe d’enfant jouant dans un parc et on vous demande de choisir un autre lieu ?
  • Le terrain prêté par votre voisin se voit envahir par les chasseurs entre septembre et mars ?
  • Vous n’arrivez pas à acheter un lopin de terre près de chez vous car il est pré-empté par la SAFER qui le vendra au plus offrant ?

Il y a, bien sûr, derrière ces tracas « terriens », des enjeux d’ordre idéologique et sociétal :

  • D’abord, les enfants ont disparu de l’espace public pour être confinés aux espaces privés ou dédiés (crèches, écoles, gymnases, etc.) ; les enfants gênent, les enfants font peur, les enfants perturbent. Surtout des enfants laissés en jeux libres où les adultes semblent, pour l’œil inexpérimenté, absents de la scène.
  • Faire école dehors ou accueillir des enfants en forêt est encore assimilé – tant pour les pouvoirs publics qu’aux yeux des citoyens non informés – à une pédagogie en quelques sortes « débridée », « hors-système », « hippie », etc.

Porteurs d’initiatives école dehors ou école-forêt, on peut assez vite se confronter à ces tracas de territoires, en zone urbaine comme rurale.

L’emprise foncière

Mais il y a également, et c’est le sujet de cet article, des logiques économiques à l’œuvre dont il est nécessaire de prendre conscience. Et cela, dès lors qu’on porte un projet incluant « du dehors ». Il s’agit du magistral processus d’emprise foncière qui s’opère depuis plusieurs décennies et qui augmente de manière exponentielle actuellement. La mainmise des industriels sur les terres agricoles et forestières françaises constitue un enjeu qui dépasse les seules initiatives éducatives mais qui les touche de plein fouet.

Aussi, pour que vous ne soyez pas étonnés :

  • Lorsque vous verrez la friche que vous fréquentez avec vos élèves devenir un centre commercial,
  • Lorsque vous vous ferez gentiment reconduire du lopin de terre que vous fréquentez avec votre classe en sortie de village,
  • Lorsque votre bail ne sera pas reconduit sur le bout de forêt que vous louez,
  • Lorsqu’une carrière viendra s’installer à 6 mètres de votre école-forêt,
  • Lorsque des pelleteuses viendront s’attaquer au vieux chêne qui gardait l’entrée de votre forêt,
  • Lorsque votre voisin paysan vendra ses terres à LVMH ou à Amazon pour y construire un entrepôt, faisons un point sur la situation.

L’école dehors s’ancre dans un lieu

Faire école dehors n’est jamais hors-sol, au contraire. Le paradigme de base de l’éducation dans et par la nature est justement de re-connecter les vivants humains aux vivants qui co-vivent avec eux, auprès d’eux, au-dessus et au-dessous d’eux. Issue d’une pensée éco-anthropologique, ancrée dans les idées défendues par les penseurs du lien fécond entre nature et culture (Descola, Latour, Stengers, etc.), l’éducation des enfants humains dans et par « la nature » passe d’abord et avant tout par un ancrage physique et psycho-affectif dans un lieu particulier. C’est ce « place based learning » (Van Ark et al., 2020), ces « pratiques éducatives ancrées dans le milieu » (Acheroy et al., 2020), qui sont le fondement même de l’école-forêt privée et de l’école dehors publique.

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Au-delà de la dimension éducative et philosophique de la démarche, l’école dehors est intégralement citoyenne, en ce qu’elle relie l’humain à son milieu et qu’elle ré-ancre les enfants et les adultes au sol qu’ils foulent au quotidien. Ce faisant, elle rend visible les enjeux déjà soulevés par les penseurs des « commons », elle questionne le lien des humains au territoire qu’ils n’occupent plus et à la terre dont ils ne s’occupent plus. Elle est donc directement concernée par les enjeux socio-économiques qui l’impactent dès lors qu’elle rend visible, sur un territoire, une « fréquentation terrienne » d’un sol, public ou privé.

Or, les obstacles rencontrés par les porteurs d’un projet éducatif en nature sont souvent liés à la grande dynamique d’emprise des sols par d’autres entités qui, elles aussi, ont grand intérêt à occuper les terres.

Qu’est-ce que la déprise agricole ?

La déprise agricole désigne le processus de conversion de terres agricoles en terres non agricoles, généralement pour construire des bâtiments ou des infrastructures. Cela peut se faire de manière volontaire, lorsque les propriétaires de terres agricoles décident de vendre ou de mettre fin à leur activité agricole, ou involontairement, lorsque des facteurs externes tels que l’urbanisation ou les changements économiques rendent l’agriculture peu rentable.

La déprise agricole peut avoir des conséquences importantes sur l’environnement, la biodiversité et l’économie locale, notamment en réduisant la disponibilité de nourriture et en perturbant les écosystèmes naturels. Elle peut également entraîner une augmentation des prix alimentaires et une dépendance accrue à l’égard des importations alimentaires.

Une prise de la terre par les industriels

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« Nous sommes au seuil d’une catastrophe foncière », ni plus ni moins, écrit le collectif « Reprise de terres » pour le Hors-série « Ces terres qui se défendent » de Socialter. En effet, dans la décennie qui arrive, la moitié des agriculteurs français partiront à la retraite, laissant en suspens ¼ des terres agricoles françaises. Alors que la majorité des paysans ne trouvent pas repreneurs (200 fermes disparaissent chaque semaine), les grandes sociétés industrielles font main basse sur les terres. Dermocosmétique, agro-industrie, BTP, entrepôts, autoroutes, aéroports et autres bétonneurs pré-emptent déjà les terres que, faute de moyens, la SAFER – organisme autrefois garant d’une priorité agricole nationale – leur laisse, souvent pour une bouchée de pain.

Les grandes entreprises agroalimentaires et les sociétés de biotechnologie sont parmi les plus actives sur le marché foncier agricole. Ces entreprises peuvent être attirées par des terres agricoles pour diverses raisons, notamment pour augmenter leur production de denrées alimentaires, pour cultiver des plantes à des fins industrielles ou pour développer des programmes de recherche et de développement. D’autres entreprises, telles que les sociétés d’investissement et les fonds de pension, peuvent également être intéressées par l’achat de terres agricoles en vue de les utiliser comme placement financier à long terme.

Bien sûr, cette mainmise pose d’abord problème au vue des enjeux démographiques à venir (projection de 9,7 milliards de terriens en 2050, selon Sciences Humaines) et de la question alimentaire (0,15ha pour nourrir un terrien en 2050 contre 0,25ha en 2020, toujours selon Sciences Humaines). Mais elle pose également l’accès des individus à la propriété foncière, individuelle ou collective. 75% des forêts françaises sont privées (CNPF) et majoritairement détenues dans un but économique de sylviculture, souvent intensive.

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Se mobiliser pour se réapproprier la terre

La philosophe Isabelle Stengers montre comment notre rapport au vivant, en général et plus particulièrement notre relation à la terre, s’est progressivement éloigné de « la culture des communs  qui nous constituait en tant que communauté humaine dont les membres étaient liés les uns aux autres par des intérêts communs ». La privatisation du monde, dont elle retrace l’historique (Cosmopolitiques, rééd. 2022), a pour effet d’éloigner les humains les uns d’avec les autres et de les désancrer de leurs sols.

a) Revenir à une relation profonde à la terre

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La timide dynamique de retour à la terre qu’on constate actuellement doit, selon Stengers, s’ancrer dans une profonde transformation individuelle et sociale. Il s’agit de lutter aussi « contre nos propres habitudes de négligences, nos idées « hors-sol ». Se réapproprier la terre, c’est aussi devenir propre aux usages, au savoir-vivre que demande cette terre » (Isabelle Stengers, Socialter, 2022, p.24). La première mobilisation est donc celle que l’on retrouve dans la démarche Ecole-forêt : une reconnaissance de notre rôle éphémère mais néanmoins essentiel dans la préservation des lieux que nous fréquentons, une reconnexion sensible aux milieux que nous habitons, une sensibilisation au vivant qui nous traverse, etc. Cette reconnexion sensible ne s’opère qu’à travers une fréquentation régulière et fréquente des lieux qui nous accueillent.
L’humain est un être d’habitude, il n’habite véritablement un lieu qu’à partir du moment où le temps long l’aura (trans)formé au lieu, à ses ambiances, à ses lumières, à ses vivants. A partir du moment où il aura vécu des instants marqués émotionnellement et partagés socialement (des repas au coin du feu, la fabrication d’un abri, la découverte d’un animal ou d’un végétal inconnu, etc.). C’est finalement le « faire tribu » qui amène souvent à « faire lieu » (voir la chaîne d’Hervé Brugnot).

b) Faire du lien, faire du « commun »

Le lieu que nous fréquentons en école-forêt est déjà intrinsèquement commun : nous sommes des milliards à y vivre, si l’on prend en compte les instances végétales et animales autres que nous. On y co-habite déjà. Faire de ce lieu un « commun », c’est d’abord prendre soin de reconnaître aux autres espèces, qui souvent y habitent depuis bien plus longtemps que nous, leur droit intrinsèque à habiter ce lieu et à y évoluer comme elles l’entendent. Le respect du vivant prôné par la pédagogie par la nature se réalise de manière très concrète lorsqu’on fréquente assidûment un lieu : garder le silence, faire attention où l’on met les pieds, ne pas « dé-ranger » l’ordre qui y règne, s’intégrer en douceur, etc.

c) Faire de notre école-forêt un terrain de lutte socio-économico-politique

« Nous ne renverserons pas la tyrannie industrielle en bichonnant une petite oasis bio, mais en transformant radicalement les rapports sociaux » déclare la Via Campesina. Il y a nécessité, ajoute Lucile Leclair (Hold-up sur la terre, 2022), d’articuler nos actions locales avec des politiques à grande échelle. Pour ce faire, il importe de faire réseau. Entre mêmes initiatives Ecole Dehors, d’abord, pour échanger sur nos pratiques territoriales. Mais aussi avec toutes les initiatives locales respectueuses du vivant, qui viennent enrichir notre répertoire de pratiques de gestion des lieux et que nous pouvons inspirer en retour.

A un niveau plus « macro », on rejoindra les grandes initiatives collectives (telles que le mouvement Colibris) qui portent nationalement la question des terres. Egalement, les initiatives de sauvegarde des terres agricoles telles que Terre de Liens ou de préservation des terres forestières, telles que le fonds de dotation Forêt en Vie, du côté du végétal ou encore l’ASPAS pour la mise en refuge anti-chasse de nos terrains, du côté animal, sont des collectifs à rejoindre pour porter plus haut et plus fort notre adhésion au respect du vivant sous toutes ses formes.

Habiter la terre est un acte politique, surtout lorsqu’il y a une dimension éducative en jeu : votre école forêt ou votre classe dehors a lieu aux yeux de tous. Il occupe ainsi un territoire en démontrant, de ce fait, comment l’on peut respectueusement cohabiter avec les autres vivant sur ce même territoire. En faisant réseau, nous gagnons en force et en visibilité pour la défense des terres sur lesquelles reposent et s’ancrent nos initiatives d’éducation par la nature.

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3 Responses

  1. Je pense que les enfants qui ont cette chance de faire l’école en foret, l’école dehors, seront plus épanouie que les enfants comme les miens qui sont allés dans des structures classique.

    Tout comme Isabelle Stengers, je pense que « La privatisation du monde », a pour effet d’éloigner les humains les uns d’avec les autres et de les désancrer de leurs sols. Nous sommes trop connectés à la technologie, éloignés de la nature, même lorsqu’elle est devant nous, et on s’isolent les uns des autres.

    Je ne pensais pas à toutes ses questions, ONF, voisins qui se plaignent, Chasseurs, … mais effectivement c’est un sacré défi et tracas en perspectives.

    • Bonjour Marie,
      C’est vrai qu’il est plus facile, pour les enfants (et les adultes aussi ;), de s’épanouir lorsqu’ils sont régulièrement au contact de la nature. Cela a beaucoup de bienfaits sur la santé mentale et physique.

      Complètement d’accord avec Isabelle Stengers !
      C’est vrai que cela peut-être beaucoup de tracas mais il est important de relever ces défis pour la nature et les générations futures.

      Merci pour votre commentaire Marie !

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